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Source : Sourdine #239. Par Dre Mylène Trottier

La nature et l’origine de la surdité professionnelle

Une maladie est réputée être d’origine « professionnelle » si elle est la conséquence d’une exposition à une condition de travail comportant un facteur de risque pour la santé. Ce peut être un agent chimique ou un agent physique, par exemple le bruit ou les vibrations. Le bruit en milieu de travail entraîne plusieurs conséquences, dont la surdité est le problème le plus connu.

La surdité professionnelle, dans sa forme la plus fréquente, est une baisse de l’audition permanente provoquée par l’exposition à des niveaux de bruit élevés au travail, pendant plusieurs années. Il s’agit d’une atteinte progressive des structures de l’oreille interne qui ne touche pas le tympan. Elle affecte généralement les deux oreilles de façon assez symétrique, sauf dans des situations particulières. Par exemple, conduire un véhicule lourd sur un chantier minier pendant 40 ans, fenêtres souvent ouvertes l’été (l’air climatisé n’a pas toujours existé !), peut exposer davantage l’oreille gauche et causer une surdité plus marquée de ce côté. Les conséquences du bruit au travail sur l’audition ne se limitent pas qu’à la surdité. Les acouphènes, ces sifflements, tintements, bourdonnements ou autres bruits entendus spontanément sans stimulus externe, sont des symptômes fréquemment associés à la surdité professionnelle. D’autres effets physiques du bruit seront abordés plus loin dans ce numéro. De plus, le bruit intense du travail peut affecter la concentration et l’écoute des signaux de danger et la communication. Il serait une cause d’augmentation des accidents de travail.

Il existe également une surdité d’installation plus brutale, soudaine, et pouvant mener à une perte d’audition importante et même complète. Heureusement plus rare, cette perte d’audition soudaine résulte d’un traumatisme sonore accidentel intense, comme celui provoqué par une explosion ou un coup de fusil. Contrairement à la surdité professionnelle progressive, cette surdité d’origine traumatique peut n’affecter qu’une seule oreille. Dans cet article, nous nous attarderons à la surdité professionnelle progressive, car elle est la plus répandue chez les travailleurs du Québec.

Il est extrêmement rare qu’un travailleur atteint de surdité professionnelle présente une perte complète de l’audition. Puisque cette surdité se développe graduellement, elle peut être discrète au cours des premières années d’exposition au bruit nocif. Ce sont plus souvent les sons aigus, de hautes fréquences, qui seront particulièrement moins bien perçus comme les voix d’enfants, les sonneries numériques, les chants d’oiseaux. Ces difficultés se manifestent surtout en présence de bruit ambiant. Graduellement, l’entourage fera peut-être remarquer que la personne parle toujours fort ou qu’elle fait souvent répéter. Le travailleur se plaindra que les autres marmonnent. Au fil du temps, avec la détérioration plus importante de l’audition, les difficultés auditives peuvent s’aggraver et devenir problématiques dans plusieurs sphères de la vie quotidienne. La personne affectée aura tendance à s’isoler des conversations de groupe, puisqu’elle a du mal à les suivre, surtout s’il y a de la musique dans la pièce ou si plusieurs personnes parlent en même temps. L’écoute de la télévision en famille peut devenir source de conflits, puisque la personne atteinte aura tendance à choisir un volume que les autres jugent trop élevé. Converser en conduisant devient également ardu, car elle ne voit pas les lèvres de son interlocuteur. Interagir avec des commerçants devient gênant, car elle évitera de dire qu’elle n’a pas bien compris l’échange conversationnel. L’utilisation du téléphone sera évitée, car elle devient une expérience frustrante s’il est impossible de régler le volume à un niveau confortable. Ce qui ajoute au problème, c’est qu’il y a des journées moins bonnes que d’autres – ce que la science ne s’explique pas tout à fait. La conséquence sera que les proches pourront, à tort, penser que la personne atteinte « entend ce qu’elle veut quand elle le veut bien ».

Comment diagnostiquer la surdité professionnelle ?

Dans le doute d’être atteint d’une surdité professionnelle, il est important de consulter un professionnel de la santé. Le médecin de famille sera souvent la porte d’entrée vers les services existants. Il sera nécessaire de documenter l’histoire de l’évolution de la perte auditive ainsi que de faire une bonne revue des antécédents médicaux et l’historique de l’exposition au bruit et à certains agents pouvant en augmenter l’effet (solvants utilisés au travail; monoxyde de carbone; certains médicaments…). De plus, la surdité professionnelle se dépiste ou se diagnostique à l’aide de certains tests qui peuvent être faits dans le réseau public de la santé ou en clinique privée. L’audiométrie est l’examen de choix pour mesurer l’audition et elle se fait normalement dans des conditions contrôlées – en cabine insonorisée, par exemple. L’audiométrie « tonale », qui est la plus utilisée, permet d’évaluer le seuil de perception de différents sons (« bips » sonores) qui sont présentés à la personne testée. L’audiogramme est la représentation graphique de la force du son nécessaire pour que la personne les entende et le profil graphique permet à un audiologiste, à un médecin du travail ou à un oto-rhino-laryngologiste (ORL) de préciser la nature de la perte auditive. En effet, une baisse d’audition causée par une otite n’aura pas la même configuration à l’audiogramme qu’une surdité professionnelle. Pour un diagnostic plus complet, d’autres tests complémentaires sont souvent utiles, comme l’audiométrie « vocale ». Elle permet, entre autres, de tester la compréhension de mots qui se ressemblent (comme « cil » et « fil ») et qui, typiquement, sont difficiles à distinguer par une personne atteinte de surdité professionnelle. Il existe maintenant des tests de dépistage de l’audition sur internet ou qu’on peut faire à l’aide d’applications sur des téléphones intelligents ou sur des tablettes électroniques, mais leur validité n’est pas toujours assurée.  

Ces démarches permettront d’objectiver la présence de surdité professionnelle et même d’en quantifier l’ampleur. Toutefois, il est important de mentionner que le handicap ressenti par une personne n’est pas toujours parfaitement prévisible par les données des tests. Les difficultés vécues au quotidien varient selon les individus et leurs contextes de vie. Par exemple, à perte auditive égale, une personne vivant seule et ayant peu d’interactions et de passe-temps en collectivité vivra probablement sa situation différemment qu’une autre qui s’intéresse à l’écoute de la musique classique, à la danse sociale, à l’écoute des chants d’oiseaux ou qui a la garde fréquente de ses petits-enfants en bas âge.

 

Prévention et atténuation des conséquences de la surdité professionnelle

À long terme, une exposition à un niveau de bruit élevé au travail est responsable d’un dommage irréparable de l’audition. Il n’y a donc pas de traitement permettant de renverser une surdité professionnelle. Idéalement, il faut tenter de la prévenir, sinon éviter qu’elle ne s’aggrave.  

En milieu de travail, la véritable solution est la réduction du bruit à la source. Plusieurs solutions permettant de réduire les sources bruyantes existent et cela est sous la responsabilité de l’employeur. Le travailleur peut aussi tenter de sensibiliser et d’influencer son milieu en proposant des solutions. Lorsque la réduction du bruit à la source n’est pas suffisante ou est inexistante, les équipements de protection individuelle, comme les coquilles et les bouchons, doivent être fournis aux travailleurs. S’ils sont bien ajustés et portés tout le temps de l’exposition au bruit, ces équipements offrent une certaine protection, mais elle demeure limitée. On peut trouver de l’information et des conseils sur le port de la protection auditive sur plusieurs sites internet de confiance. Elle est présentée en fin d’article. Par ailleurs, il y a eu de grandes avancées technologiques récentes touchant la protection auditive individuelle, notamment en ce qui concerne les appareils spécialisés pour certains types de travail (bouchons pour musiciens; bouchons filtrant la parole pour favoriser la communication...). Le travailleur doit donc s’exposer le moins possible au bruit en milieu de travail ou se protéger à l’aide de protecteurs (bouchons ou coquilles). Ce doit être le cas également lors d’activités personnelles bruyantes (menuiserie et utilisation d’outils tels que scie circulaire et cloueuse; tondeuse; moto; écoute de musique forte, etc.).

Chez les personnes vivant des difficultés auditives au quotidien, le recours aux prothèses auditives et aux aides de suppléance sera souvent nécessaire. Des adaptations du poste de travail et l’acquisition d’aides de suppléance à l’audition pour faciliter le travail peuvent également être envisagées. Quelques guides permettant de connaître et de choisir ces ressources sont présentés sur le site d’Audition-Québec. Si la surdité professionnelle est reconnue par la CNESST, certaines de ces aides (y compris les prothèses auditives) pourraient être défrayées par l’organisme. (Voir autre article « Prothèses auditives et la CNESST »). Dans plusieurs régions, les centres de réadaptation et certaines cliniques privées d’audiologie peuvent apporter un soutien inestimable aux personnes atteintes de surdité professionnelle qui désirent explorer les options qui s’offrent à elles en réadaptation auditive.

 

 

La surdité professionnelle – ça ne date pas d’hier...

La surdité professionnelle n’est pas un phénomène uniquement lié à l’industrialisation moderne. Le premier à avoir décrit ce problème de santé est le docteur Bernardino Ramazzini, un médecin italien ayant vécu au 18e siècle. Dans son traité datant de 1713 (De MorbisArtificum – « Les maladies des travailleurs »), il rapporte les difficultés auditives d’un grand nombre d’artisans chaudronniers qui devaient marteler le cuivre à coup de masse et de marteau. Il raconte que de circuler dans certains quartiers de Venise était insupportable, en raison du bruit intense que ces activités généraient à longueur de journée.

 

Votre environnement de travail est-il trop bruyant ?

  • Vous devez élever la voix pour parler avec un collègue situé à 1 m?
  • Vos oreilles bourdonnent pendant ou à la fin de votre journée de travail?
  • De retour chez vous, après une journée de travail, vous devez augmenter le volume de votre radio ou de votre téléviseur?
  • Après plusieurs années de travail, vous avez des difficultés à entendre les conversations dans les lieux bruyants (cantine, restaurant...)?
Source : adapté du questionnaire de l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) de France http://www.inrs.fr/media.html?refINRS=ED%206020



Références:

Général: http://www.inrs.fr/risques/bruit/effets-sante.html

Réduction du bruit à la source: http://www.santeautravail.qc.ca/web/rspsat/publications/-/asset_publisher/A5nT/content/moyens-techniques-possibles-pour-reduire-le-bruit/13347)

Protection auditive: http://www.santeautravail.qc.ca/web/rspsat/dossiers/risques-physiques/bruit/documents

Appareillage auditif :

https://www.auditionquebec.org/appareils

Aides de suppléance à l’audition en milieu de travail : https://www.auditionquebec.org/asa